Trois éléments fondateurs façonnent depuis des siècles la civilisation tupuri du Tchad et du Cameroun. Du sorgho repiqué en saison sèche aux cérémonies du coq, du gourna laitier aux barrages de pêche du Mayo Kebbi — un savoir-faire transmis de lignage en lignage.
Au cœur du Sahel tchadien, là où les pluies sont rares et capricieuses, les Tupuri ont développé un système agricole d'une remarquable sophistication reposant sur plusieurs variétés complémentaires, semées et repiquées selon un calendrier hérité d'une connaissance fine du terroir.
Cultivé en saison des pluies sur les terres légères, le mil rouge hâtif est le premier à mûrir, entre septembre et début novembre. Sa récolte marque la fin de la période de soudure et déclenche la grande cérémonie du féo kagué — le Nouvel An tupuri.
Récolte sept-novCultivé sur les terres lourdes mais non inondables du secteur tupuri. Le babu est sacré : le chef de terre choisit un plant qui fournira les prémices du sacrifice des récoltes. Si ce plant souffre, c'est le signe qu'un malheur va frapper la communauté.
Repiquage aoûtAdopté des Kanouri et des Peuls, le mouskouari est repiqué dans les plaines argileuses qui retiennent l'humidité après le retrait des eaux. Sa réussite ou son échec décide de la sécurité alimentaire du Mayo-Kani pour toute l'année qui vient.
Hors saisonMoins cultivé que le sorgho mais essentiel pour ses qualités nutritionnelles. Servi en « boule » avec des sauces de feuilles ou d'arachides, le mil chandelle constitue avec ses cousins l'aliment de base. Les femmes le transforment aussi en bière de mil, vendue sur les petits marchés.
Boule & bièrePlantée en juillet ou août sur les sols sablo-argileux de la brousse (mbàsga), la patate douce est récoltée en octobre, en même temps que les haricots. Culture complémentaire essentielle pour diversifier la sole alimentaire.
Récolte octobreCultivés en association sur les sols sablo-argileux en brousse, haricots et pois de terre fixent l'azote et fertilisent naturellement les champs. Leur culture s'inscrit dans une logique millénaire de rotation et de complémentarité avec les céréales.
RotationLe calendrier tupuri est lunaire : il compte par fêw (lunes). La célébration de la « lune du coq » peut se faire dès septembre selon la pluviométrie, ou plus tard en novembre. Chaque culture a sa fenêtre, chaque récolte sa cérémonie.
Chez les Tupuri, posséder du bétail n'est pas un luxe : c'est une obligation primordiale. Seul le bœuf — non le coton — permet de compenser les déficits vivriers chroniques de ces terroirs saturés. Le bétail est à la fois richesse, dot, monnaie sociale et lien avec les ancêtres.
Le bœuf est l'élément capital de la dot. Quand un parent possède beaucoup de bœufs, il peut proposer un mariage pour son fils — même mineur. Les mêmes bœufs reçus pour la dot d'une fille peuvent doter à leur tour la future belle-fille, et passer ainsi par 3 à 5 cérémonies de mariage successives.
Les Tupuri ont souvent la double activité d'agriculteurs et d'éleveurs. La stabulation des troupeaux est calculée pour fertiliser tel ou tel champ. Le déplacement saisonnier du bétail est un geste agronomique précis, transmis de génération en génération.
Les enfants aînés sont confiés au gourna des bovins ; les plus jeunes au gourna-mago — gourna des chèvres ; et les plus petits au gourna-kagre, gourna des poules. Chaque âge a son troupeau, chaque troupeau son école.
Avant d'être célèbre par sa danse cérémonielle, le gourna est d'abord une institution éducative — un système de classes d'âge où le jeune Tupuri apprend à devenir homme, éleveur, citoyen. Plus que du bétail, ce sont des valeurs que l'on transmet : la solidarité, la patience, la bravoure.
Les jeunes hommes se réunissent en groupes selon leur âge et leur grade d'initiation. Chaque palier a son troupeau, ses rituels, ses chants. Le passage d'un grade à l'autre marque l'évolution sociale du jeune homme — de la sphère féminine de l'enfance vers la pleine masculinité adulte.
La cure de lait est l'un des moments forts : retraite pastorale où les jeunes ne consomment que le lait des vaches du troupeau collectif, tissant des liens de fraternité qui dureront toute leur vie.
Il n'y a pas de rivières à lit marqué mais des dépressions largement ouvertes que les eaux du Mayo Kebbi inondent et libèrent au gré des saisons.— J. Guillard, Agronome · Golonpoui, 1965
L'eau est omniprésente dans le pays tupuri : crues du Logone, diffluences vers la Bénoué, lacs de Tikem et de Fianga, marais saisonniers. À l'égal des terres divisées en champs de case, le cours d'eau du Mayo Kebbi est lui-même compartimenté en biefs « gouvernés » — wà̰ a wȁārē — par les lignages des eaux.
Une fois l'an, sur le rivage du Mayo Kebbi, le chef religieux du lignage des eaux et le chef des terres descendant du premier chef tupuri, Doré, président à l'envoi d'une pêche collective symbolique. Ce rite est à la fois propitiatoire pour la pêche et action de grâces pour la fertilisation des plaines inondables.
Le rivage est, pour les eaux, l'équivalent des bois sacrés jak-siri pour les terres. Nommé jak-bii (« bouche de l'eau », « entrée de l'eau »), il est le seuil où les humains négocient avec le génie aquatique barkage l'autorisation de pêcher.
Sur le Logone et ses affluents, la pêche traditionnelle s'organise à la décrue. Des barrages de claies sont dressés en travers du cours d'eau ; des centaines de nasses sont disposées en amont, ouverture face au courant. Les poissons migrant depuis les plaines inondées vers le lac Tchad y sont capturés par milliers.
Le chef religieux des Gemaare entre le premier dans l'eau pour donner le coup d'envoi de la pêche collective. Il est aussi le premier à kàr.gȅ — « cuire à l'eau » — du babu en grains, autorisant ainsi les gardiens de bœufs à cuire le sorgho lorsque le gardiennage les tient éloignés de leurs foyers.
De la récolte à l'assiette : la cuisine tupuri valorise chaque grain, chaque poisson, chaque pousse de brousse. Sur les petits marchés des villages-terres, les femmes vendent ce qu'elles cultivent et brassent ; les hommes vendent ce qu'ils cueillent et fabriquent. C'est tout le cycle économique d'un peuple qui se déploie sous les arbres.
Pâte épaisse cuite à l'eau, servie avec une sauce gluante (gombo, oseille de Guinée) ou à base d'arachide. Plat quotidien de toutes les générations, préparée par les femmes au pilon dès l'aube.
Brassée par les femmes à partir de leur propre mil ou sorgho rouge. Vendue sur les marchés et les jours de fête. Centrale dans la vie sociale, elle scelle les alliances, accompagne les cérémonies et anime les cabarets.
Capturés par les hommes lors des grandes pêches collectives de décrue, séchés au soleil ou fumés, les poissons sont ensuite vendus par les femmes — généralement épouses du pêcheur — sur les marchés.
Cultivés en complément des céréales, transformés en pâtes d'arachide pour les sauces, en graines bouillies, ou simplement vendues sèches sur les étals des marchés hebdomadaires.
Cultivé localement, le tabac est vendu par les hommes aux étals voisins de ceux où l'on trouve lames de rasoir, bonbons, gâteaux secs, piles, cahiers, crayons et noix de cola — la modernité s'immisce.
Les potières exposent leurs jarres, marmites et canaris. Indispensables au stockage de l'eau, à la cuisson des plats et au brassage de la bière, ces poteries sont modelées à la main, cuites au feu de brousse.
L'extrême-Nord du Cameroun et le sud-ouest du Tchad sont régulièrement victimes de disettes liées aux aléas climatiques. Les paysans tupuri adaptent leur savoir ancestral à un monde qui change vite : sécheresses plus fréquentes, inondations destructrices, terres saturées par la pression démographique.
Dans le Mayo-Kani, c'est souvent l'échec du sorgho repiqué de saison sèche qui déclenche les périodes de soudure. Les pluies mal réparties créent des poches de sécheresse, ou au contraire des inondations. Le pluvial lui-même connaît des problèmes.
Depuis quelques années, les paysans des arrondissements de Pohri, Guidiguis et Taibong expérimentent la riziculture sur des terres autrefois destinées au mouskouari. Une mutation agricole majeure, fruit de l'innovation paysanne tupuri.
La saturation des terroirs et la pression démographique poussent de nombreux jeunes Tupuri à migrer vers Garoua, Maroua ou N'Djamena. Là, ils retrouvent leur communauté dans les bars tupuri où l'on danse au son du waywa enregistré.